Mercredi, 22 décembre

11h16. Misère. C’est la misère. Au boulot depuis seize minutes et je sens déjà que l’actualité publicitaire du moment confère au no man’s land.

11h28. Pas un téléphone qui sonne dans les différentes rédactions où tout semble fonctionner au ralenti, voire ne pas fonctionner du tout.

11h29. L’ambiance est post-atomique. Le silence est si assourdissant que l’on entendrait penser un footballeur. Un avant-centre de préférence. Accessoirement un joueur de la capitale.

11h30. Je suis moqueur.

11h31. Ah, le téléphone résonne sur le bureau d’Aurélie qui n’est pas à son poste assoiffée d’actualité économique, puisque c’est son rayon. Elle doit être à l’un des multiples rendez-vous quotidien au centre de l’univers dans une entreprise digne de ce nom : la machine à café.

11h32. Je laisse sonner pour rien, et je m’éclipse dans les couloirs. Pas envie de faire la secrétaire aujourd’hui.

11h33. Ambiance Far-West, tendance ville fantôme depuis l’abandon de la mine d’or. J’ai beau passer la tête dans quelques bureaux pour attraper au vol une présence quelconque, rien n’y fait. Les presque veilles de fêtes ont déjà eu raison des derniers survivants d’un monde englouti à jamais. Pour les prochains jours, en tout cas.

11h35. Personne de chez personne.

11h37. Je suis en avance, ou quoi ? Je suis le seul à faire de la présence, ou bien ?

11h38. Je tente de feindre l’engouement contagieux en arrivant aux abords de l’Arche-maison et c’est devant le distributeur de boissons et l’emplacement du Coca vide que je me retrouve avec… Renée, secrétaire du directeur du développement de la boîte. Chance.

11h39. La clope au bec, bardée d’une classe de tous les instants, à mi-chemin entre la vomissure gastrique et la pustule odoriférante, la femme d’un autre âge m’adresse un bonjouuuuur en deux temps de sa voix de camionneur en rut multirécidiviste.

11h40. Pris au piège, je rêve qu’à l’instant même je puisse me téléporter plutôt que de l’écouter balancer ses sempiternelles envies de meurtres et autres tortures jouissives sur toute personne arborant un faciès qui ne lui revient pas.

11h41. C’est fascinant, quand on écoute certaines personnes, cette nette impression que l’on peut avoir quand elles prononcent ne serait-ce que les mots étranger, Arabe ou noir avec un accent si tonique qu’il pourrait insinuer que ces gens n’auraient rien à faire sur terre.

11h42. Cette femme a son punching-ball, sa raison de détester le monde et ses affres pour balancer sa bile comme on jetterait le dernier disque risible des Simple Minds dans une poubelle.

11h43. Et ça ne loupe pas. Dernière victime en date chez elle, hier : le plombier. Un peu étranger, sûrement voleur, l’homme n’a semble-t-il rien pu faire contre l’absence de savon qu’elle avait soigneusement rangé dans un tiroir pour qu’il ne puisse s’en servir pour se laver les mains une fois le travail terminé.

11h44. Sa tête à rire gras s’illumine soudain en un feu d’artifice d’onomatopées maladives qui ne relèvent que du contentement d’elle-même ; une auto-suffisance de la bêtise pour de l’import-export de crétinerie.

11h45. J’ose un c’est pas un peu débile ce genre de mesquinerie, quand Renée décide dans la foulée de s’égarer dans des vociférations qui ne mélangent ni humour, ni écoute, ni compréhension, ni courtoisie, ni même la moindre once d’amabilité simplement humaine.

11h46. Au quart de tour, elle a déjà refait son monde idéal en prenant bien soin d’élever les fachos de tous poils en Prix Nobel… de la connerie.

11h47. Pas de chance, il n’y a plus de Coca dans la machine, je lui aurais bien roté à la gueule. Alors je sélectionne le dernier Twix du distributeur qu’elle voulait rien que pour la faire chier.

11h51. Je suis un Résistant.